
Patrick Talbot, Colloque « Paris-Rome : trajectoires de deux capitales culturelles », 2012, Hôtel de Ville de Paris.
Patrick Talbot nous a quittés le 28 juillet dernier. Il aurait eu 79 ans le 13 août.
Je perds un ami de soixante ans avec lequel je suis resté lié jusqu’à ses derniers jours et Italiques un fidèle compagnon de route. J’ai rencontré Patrick en 1966 à l’École normale supérieure de Saint-Cloud où nous venions d’être admis, lui en option histoire, moi en italien. L’École est alors un foyer d’effervescence intellectuelle et d’ébullition politique. La guerre du Vietnam, la Révolution culturelle chinoise, la guérilla guévariste y sèment la tempête. Patrick est en première ligne sur tous les fronts. Un de mes tout premiers souvenirs : nous sommes, le 5 décembre 1966, cosignataires, avec quelques autres, d’un appel pour la constitution d’un comité Vietnam à l’École. Il ne dédaignait pas de faire le coup de poing lors des manifs anti-impérialistes ou contre les fachos d’Occident. Ce qui ne l’empêchera pas d’obtenir brillamment l’agrégation d’histoire. Il est toujours resté fidèle à ses convictions: il n’avait rien d’un soixante-huitard repenti. Il est tout au long de sa carrière demeuré animé par le goût de penser par soi-même contre les dogmes et les modes, les hypocrisies en vogue, les fadaises de l’air du temps.
Pendant une douzaine d’années, il se consacre à l’enseignement aux lycées de La Ciotat, de Limeil-Brévannes puis à l’École normale de Tananarive. En parallèle, il cultive dans son jardin secret une passion qui ne le quittera pas pour les civilisations précolombiennes, voyage au Mexique et au Pérou et consacre en 1976 un DEA au « Mythe de l’Homme-Dieu sur l’altiplano mexicain ».
En 1984, il fait son entrée dans la diplomatie culturelle comme conseiller culturel à New York, d’abord adjoint puis titulaire, poste dans lequel il succède à un autre cloutier promotion 66, Marc Perrin de Brichambaut. C’est dans ces fonctions qu’il acquiert le contact avec les créateurs et l’expérience administrative qui le préparent à diriger de grands établissements publics culturels à son retour en France en 1989. Il devient une référence en matière d’écoles d’art, comme directeur adjoint de l’École nationale supérieure des Beaux-Arts de Paris, puis directeur des écoles d’art de Bourges et Nancy entre 1992 et 1999. Il fonde la Ligue européenne des écoles d’art (ELIA) qui regroupe 250 établissements et dont il est élu le premier président en 1990.
Rattrapé par son goût de l’international, il se voit offrir en 1999 le poste de conseiller culturel à Rome. Quatre années fabuleuses à sillonner la botte d’un bout à l’autre, au cours desquelles il animera un réseau très dense d’institutions et de coopérations culturelles. Il y fonde en particulier la revue bilingue EUtropia, un des publications les plus percutantes et stimulantes, à l’écoute de tout se qui se fait et se dit de neuf et d’intelligent entre les créateurs des deux pays. Dans ses trois numéros (2001-2003), il donne la parole, entre autres, à Giorgio Agamben, Nanni Balestrini, Vincenzo Consolo, Valerio Magrelli, Antonio Tabucchi, Bernard Simeone, Jean-Luc Nancy, Yves Hersant, Jean-Charles Vegliante, Jean-Claude Zancarini… La volonté de mettre en relation les cultures des deux pays, de réfuter les visions simplistes, la diversité des approches constituent autant de points communs avec l’esprit et les objectifs d’ Italiques.
En 2003, le ministère de la culture lui propose la direction de l’École nationale supérieure de la photographie d’Arles qu’il dirigera magistralement jusqu’à sa retraite en 2010. De l’avis unanime, il a rénové et dynamisé l’institution, accru son rayonnement international et établi une coopération active avec les Rencontres de la photographie d’Arles. Comme à Rome, il dote l’institution d’une revue, Infra-Mince, dont un numéro sera dédié à « une approche pirandellienne de la photo ». Membre de l’Association internationale des critiques d’art (AICA), il avait accepté à ma demande de mettre ses compétences au service de l’Association des amis de Jacques-Henri Lartigue, dont il assura le secrétariat général à partir de 2017.
Il prêta à de multiples reprises son concours à Italiques, notamment en intervenant lors de plusieurs de ses colloques. Ce fut le cas à Palerme, en 2000, à l’occasion du colloque « Palermo-Paris, due capitali culturali », alors qu’il était conseiller culturel à Rome ; à Trieste en 2002 pour « Trieste, espèces d’espace » ; à Paris, en 2004, où il anima une table-ronde sur la photographie en France et en Italie ; à Paris de nouveau en 2012 sur le thème « patrimoine et art contemporain », lors du colloque « Paris-Rome. Trajectoires de deux capitales européennes ». On retrouvera ses contributions dans les différents volumes d’Actes de ces colloques.
Patrick a fait toute sa vie la démonstration que, même et surtout lorsqu’on occupe des fonctions de responsabilité, il n’est pas interdit de réfléchir, d’exercer son intelligence, de jeter un regard critique sur sa propre sphère d’activité, de prendre le recul nécessaire, de sortir des sentiers balisés où se confinent tant de distingués beaux esprits. Son parcours professionnel est marqué par la cohérence et la diversité, un engagement au service de l’intérêt général qui n’a pas connu d’éclipse, une curiosité pour toutes les cultures. Il a su harmonieusement combiner ses goûts et ses compétences. Qu’il s’agisse d’enseigner, d’administrer, de négocier, il a gouverné sa barque sur ses seuls mérites, loin des intrigues de cour, en adéquation parfaite avec ses valeurs et ses aspirations. Ainsi, en 2011, refusa-t-il la Légion d’honneur qui venait de lui être attribuée pour protester contre la politique mexicaine du Président Sarkozy qui avait conduit à l’annulation de l’année du Mexique en France qu’il avait contribué à préparer. Il a accompagné son activité d’une intense production d’articles sur la place de la culture dans la société, la diplomatie culturelle, les écoles d’art, la photographie, le Mexique qu’on relira toujours avec intérêt comme le témoignage éclairant d’un honnête homme de ce temps.
Au-delà même d’une brillante carrière, Patrick laisse à ceux qui l’ont côtoyé le souvenir d’un homme généreux, attentif aux autres, doté d’une intelligence pénétrante et d’un solide sens de l’humour. Un homme de conviction et de fidélité, d’une fidélité sans faille à ses amis et à ses idées. Il manquera à tous ceux qui l’ont connu et aimé.
Jean Musitelli
14 septembre 2026
Jean-Marc Salmon, « Patrick Talbot, adieu l’ami », Le Club de Mediapart, 3 août 2026
Patrick Talbot à Italiques

Patrick Talbot et Michèle Gendreau-Massaloux, colloque « Paris-Rome : trajectoires de deux capitales culturelles », 2012, Hôtel de Ville de Paris.






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