Fabio Alberto Roversi Monaco

Fabio Roversi Monaco et l’Université du futur

Michèle Gendreau-Massaloux

Élu en 1985 à la tête de la prestigieuse Université de Bologne, Fabio Roversi Monaco, « magnifique recteur » – jamais l’adjectif ne fut mieux porté –, n’avait pas tardé à mesurer la défiance que portaient les autorités politiques, partout en Europe, aux libertés académiques. Les gouvernements vivaient encore dans le souvenir des émeutes de 68 et des changements profonds qui avaient, dans la foulée, réduit la toute-puissance des « mandarins ». Ceux-ci, auparavant, ne pouvaient-ils pas définir à leur gré les cours dispensés par les maîtres assistants et assistants, réduits souvent au rôle d’adjoints d’enseignement, et parfois même empêchés de publier sous leur nom, leur patron s’arrogeant le mérite de leurs travaux ?

Pour encourager la résistance aux vents mauvais qui menaçaient l’autonomie des universités, Fabio Roversi Monaco eut la brillante idée, dans le cadre de la préparation du neuvième centenaire de la fondation de son université, de réunir un large ensemble de recteurs, majoritairement européens, et de leur soumettre un texte ambitieux, la Magna Charta Universitatum Europaeum, qui énonce – en latin, comme il se doit – les principes fondamentaux essentiels au fonctionnement des universités, notamment la liberté académique et l’autonomie institutionnelle. Signée initialement, le 18 septembre 1988, par les recteurs de 388 établissements d’enseignement supérieur, elle a aujourd’hui recueilli près de 1 000 signatures, qui entendent mettre en valeur les traditions universitaires et encourager la coopération. Ce document, qui se veut source d’inspiration universelle, est en effet ouvert désormais aux universités du monde entier[1].

Les universités de Paris et leurs présidents avait été liés à la confection de ce texte, et j’en pris connaissance avec intérêt quand mes fonctions de recteur de l’académie de Paris, chancelier des universités, m’amenèrent, en janvier 1989, à retrouver, après quelques années passées dans le monde politique, ma culture universitaire. Ma fonction n‘était pas la même que celle des recteurs italiens, équivalents des présidents français : en France, le recteur-chancelier n’est pas élu par ses pairs, mais nommé par décret du Président de la République, et sa charge, outre le bon fonctionnement des écoles, collèges et lycées de son Académie, consiste à veiller au respect des lois et des règlements par les Universités de son ressort, et à en encourager le développement et la qualité scientifique.

Fabio Roversi Monaco ne tarda pas à prendre contact avec moi. Il n’avait pas seulement l’intention de me parler de la Magna Charta : il préparait la grande commémoration de la naissance de son université, qui devait avoir lieu en octobre 1989, et souhaitait que François Mitterrand, chef de l’État français, y assiste. Je savais le Président Mitterrand, auprès duquel j’avais travaillé pendant quatre ans, sensible aux traditions universitaires et à l’Italie, et il fut facile de le convaincre.

Le premier souvenir que je garde de Fabio Roversi Monaco est donc celui d’un moment fastueux. Nos toges, dans la nef de Santa Lucia devenue Aula Magna de l’Université, composaient une somptueuse image, et le discours du Président français, le 5 octobre 1989, fut à la hauteur de l’événement. Devenant, dans la même cérémonie, docteur Honoris causa de l’Université, il plaidait pour l’Europe de la culture et des universités. Son discours comprend des propositions concrètes : « Mobiliser les moyens nécessaires pour qu’au-delà des seize mille étudiants d’Erasmus nous nous fixions l’objectif de cinquante mille étudiants au moins en 1992 » ; créer, dans au moins une grande ville par pays, une « cité universitaire de l’Europe » ; « confier à un professeur, à une personnalité européenne de talent la responsabilité d’un cours retransmis par satellite, et dont le contenu serait mis à la disposition d’étudiants de toutes nationalités appartenant dans leurs universités respectives à la même discipline » et étendre l’exemple du Collège de France qui inaugurera bientôt une chaire européenne dont, chaque année, le titulaire sera un enseignant d’un pays européen différent[2].

De ce moment date, entre Fabio Roversi Monaco et moi, une véritable complicité. C’est avec moi qu’il organisa des rencontres autour de thèmes européens, en y associant le Centre d’Études européennes que dirigeait, à l’EHESS, Yves Hersant, qui au même moment dessinait le projet de l’association Italiques, sous la houlette inventive et généreuse de Paolo Carile.

À Bologne eut lieu par exemple, le 30 octobre 2009, le colloque organisé par l’Association Italiques “Nuovi strumenti e nuovi saperi per il futuro  nell’Università del XXI secolo”, au cours duquel Fabio Roversi Monaco commenta son expérience de longue durée, dont il savait tirer les enseignements, et nous apporta sa vision prospective, ouverte aux apports des technologies virtuelles et des ressources numériques[3]. Au cours de ces rencontres, il détaillait pour nous son ambitieux projet culturel pour la ville, Genus Bononiae[4] : il s’agissait de redonner vie à des palais ou à des églises en mauvais état, pour en faire des lieux qui attireraient les visiteurs et dont seraient fiers les Bolognais[5].

2009: Yves Hersant, Paolo Carile à San Giorgio in Poggiale

D’une église bombardée pendant la guerre et dont ne subsistait qu’une énorme cloche il fit une bibliothèque d’art, la Biblioteca d’arte e di storia di San Giorgio in Poggiale, ouverte au public, et nous découvrîmes avec lui le travail du sculpteur qui, posant cette cloche sur une pile de livres qu’elle écrase, en fait une œuvre symbolique, intitulée « Giordano Bruno ».

Je pus également, en sa compagnie, admirer à San Colombano la collection d’instruments anciens, dont de magnifiques clavecins, légués par Luigi Ferdinando Tavigliani…

A Paris ou à Rome comme à Bologne, Fabio Roversi Monaco apportait sa vision de l’avenir et participait avec chaleur aux débats et aux rencontres d’Italiques.

Fabio Roversi Monaco reste l’incarnation rayonnante de Bologne et de son université.

Michèle Gendreau-Massaloux

 

[1] Voir https://la.wikisource.org/wiki/Magna_Charta_Universitatum

[2] https://www.elysee.fr/francois-mitterrand/1989/10/05/discours-de-m-francois-mitterrand-president-de-la-republique-sur-luniversite-de-bologne-et-sur-la-necessite-de-retrouver-une-veritable-cooperation-universitaire-en-europe-bologne-le-5-octobre-1989

[3] Les actes de ce colloque ont été publiés : L’Università del XXI secolo. Nuovi strumenti e nuovi saperi, a cura di Paolo Carile et Fabio Roversi-Monaco, Bologna, Bononia University Press, 2010, 190 p.

[4] https://www.youtube.com/watch?v=TPj_86Mww-4

[5] https://www.artribune.com/arti-visive/2020/02/intervista-a-fabio-roversi-monaco-presidente-di-genus-bononiae/


Fabio Alberto Roversi Monaco (Addis Abeba, 15 aprile 1938 – Bologna, 27 marzo 2026)

Paolo Carile


Fabio Roversi Monaco en Italiques

Diaporama

 

 

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