XXVe Prix Italiques 2025

Le XXVe Prix Italiques, décerné à Giovanni Ricci pour son livre Rinascimento conteso. Francia e Italia, un’amicizia ambigua (Bologna, Il Mulino, 2024), a été remis le lundi 8 décembre 2025, à la Maison de l’Amérique latine, en compagnie de Bruno Petey-Girard.
Maison de l’Amérique latine, 217, boulevard Saint Germain, 75007, 19h00

Discours de Jean Musitelli

Nous sommes réunis ce soir pour la remise à Giovanni Ricci du XXVe Prix Italiques pour son livre Rinascimento conteso. Francia e Italia, un’amicizia ambigua (Bologna, Il Mulino, 2024). Je tiens à remercier chaleureusement la Maison de l’Amérique latine, dans la personne de son président Jean-Marc Laforêt et de son directeur, François Vitrani, fidèle membre d’Italiques, pour nous offrir son amicale hospitalité.

Selon la règle d’alternance qui caractérise le Prix, il récompense cette année l’œuvre d’un auteur italien pour un livre consacré à la relation franco-italienne. Le lauréat, Giovanni Ricci, est un éminent historien qui a longtemps enseigné l’histoire de l’Europe moderne à l’Université de Ferrare. Parmi ses nombreuses publications, on retiendra notamment Povertà, vergogna, superbia (1996, finaliste du Prix Viareggio), Il principe e la morte (1998), Ossessione turca (2002), I giovani, i morti (2007), I turchi alle porte (2008).

Notre jury ne manquait pas de raisons d’être séduit par cet ouvrage. Au premier rang desquelles le plaisir de lecture – ce que Roland Barthes appelait «le plaisir du texte» – qu’il dispense. Il tient à son écriture, fluide, claire, dans laquelle l’érudition impeccable, étayée par une très riche bibliographie, n’altère jamais ni n’éclipse la vivacité du style. Le conteur, parfois malicieux, est toujours présent derrière l’expert. Il émaille son récit de citations de témoins et d’acteurs prises sur le vif qui ne manquent pas de sel.  Nous entendons par là que ce n’est pas un ouvrage réservé à une poignée de spécialistes mais qu’il est de nature à conquérir un large public qui y trouvera, sous une forme accessible et agréable, une foule d’informations inédites et une vaste matière à réflexion.

Quant au fond, ce qui a conquis notre jury, c’est l’originalité du regard porté sur la situation historique qui en est l’objet. Ne nous y trompons pas : il ne s’agit pas d’une énième histoire des guerres d’Italie. Certes, Giovanni Ricci revisite un moment fondateur de la relation franco-italienne qui s’étend sur plus d’un demi-siècle, depuis la descente de Charles VIII en Italie en 1494 jusqu’aux traités du Cateau-Cambrésis en 1559 qui mettent définitivement fin aux guerres d’Italie et aux ingérences françaises dans la péninsule.

Mais l’originalité de l’ouvrage tient au point de vue décentré avec lequel Giovanni Ricci analyse cette période. Ainsi, rompant avec les approches classiques, il choisit comme épicentre de son enquête, non pas la Florence des Médicis, la Rome des Borgia ou la Milan des Sforza, mais la Ferrare des Este, en raison de la relation particulière qu’elle entretient avec la France. La cour de Ferrare est, dès le XVsiècle, la plus francophile des principautés italiennes. C’est, nous dit l’auteur, une cour française transplantée dans la vallée du Pô dont le caractère aristocratique et chevaleresque contraste avec le patriciat urbain dominant dans les autres états italiens. Ferrare apparaît comme un petit Etat qui cultive sa différence pour assurer sa survie dans un contexte particulièrement menaçant, à commencer par l’expansionnisme de son voisin vénitien. Jouer la carte française constituait pour les Este une sorte d’assurance, de garantie de survie, contre les appétits des puissances environnantes.  Cette spécificité ferraraise sera sanctionnée par l’union matrimoniale avec la dynastie française qu’illustre le mariage de Renée de France, fille de Louis XII et belle-sœur de François Ier, avec d’Hercule II d’Este en 1528.  Elle se prolongera pratiquement jusqu’à la moitié du siècle.

Cette vision décentrée permet à l’auteur de donner une illustration concrète de la dialectique francophilie-francophobie qui se dessine alors. Ferrare est francophile alors même qu’autour d’elle les guerres suscitent de violentes réactions antifrançaises. La soldatesque française se livre à des massacres et des pillages, en particulier à Capoue, Brescia, Ravenne qui sont mises à sac. Les populations italiennes sont moins sensibles à la figure d’un Bayard, célébré comme modèle d’héroïsme et d’élégance chevaleresques, qu’à la brutalité des soudards, non seulement tueurs et pillards mais de surcroît décrits comme d’une saleté repoussante.

À côté de cela, et contradictoirement, la fascination pour la beauté de François Ier, pour son corps sportif exhibé, est une source d’admiration et de frustration. Il incarne un nouveau modèle de beauté virile, qui combine la fougue du guerrier et la grâce du courtisan. L’Italie découvre dépitée qu’elle n’a plus le monopole de la beauté masculine. La crise militaire se double pour le coup d’une crise esthétique.

L’ambivalence des sentiments d’admiration et de détestation à l’égard de la France est alors à son comble. L’auteur  l’illustre par des anecdotes amusantes, tirées des chroniqueurs contemporains. Ainsi, Andrea Gritti, futur doge de Venise en 1523, tient à ses troupes ce discours pour les encourager avant la bataille:

Oggi dobbiamo difenderci da questa irruenza gallica. Teniamo duro per du o tre ore; perché i francesi, per natura, assomigliano all fiamma del fuoco di paglia, che all’improvviso è grande e sorprendente, ma non dura a lungo e si spegne presto; all’inizio sono leoni, ma alla fine sono femmine.

On croirait entendre de nos jours l’entraîneur de la squadra azzurra à la veille d’une rencontre avec les bleus…

Une troisième originalité de l’approche de Giovanni Ricci a trait au registre stratégique : c’est le déplacement de l’attention qui se porte moins sur le classique affrontement entre François Ier et Charles Quint que sur la présence d’un troisième personnage, le sultan ottoman, qui va se retrouver au centre d’une série de manœuvres diplomatiques et militaires et d’un jeu d’alliances perpétuellement mouvantes. C’est le moment où le tabou anti turc tombe. Non seulement on ne combat plus l’infidèle – l’idée de croisade s’effiloche – mais on le courtise. Le chantage de l’appel au turc vise à intimider l’adversaire du moment. C’est un peu l’arme de dissuasion suprême de cette époque. Ainsi, Ludovic le More prie le sultan de venir attaquer sa rivale Venise et, devenu veuf,  va même jusqu’à lui proposer d’épouser une de ses filles.

C’est ainsi que la francophobie en arrive à susciter une turcophilie inattendue chez ces bons chrétiens au nom du rejet de la présence française. lls se trouveront pris à contrepied  lorsque François Ier signera avec Bajazet le traité dit des Capitulations en 1536. Il déclarera à l’ambassadeur de Venise, Francesco Giustiniani, que «le but de son amitié avec les Turcs est d’affaiblir la grandeur de Charles Quint». C’est ce qu’on appelle l’alliance de revers. Et Venise qui jusqu’alors dénonçait la turcophilie ambiante, sentant le vent tourner, rejoint sans hésiter l’alliance franco-turque. La façon dont François Ier pratique le renversement des alliances et la realpolitik démontre, s’il en était besoin, que nos stratèges proclamés d’aujourd’hui n’ont rien inventé. Belle leçon de relativisme historique. À la Renaissance comme de nos jours, la volatilité des alliances de circonstance à pour effet de rendre aléatoires la construction de stratégies durables et les chances d’aboutir à une paix non moins durable.

Enfin, Giovanni Ricci ne perd pas de vue la dimension anthropologique de la relation franco-italienne. Le monde qu’il décrit est saturé de symboles, de rituels qu’ils soient festifs ou funèbres, d’images qui constituent autant d’affirmations de la sociabilité aristocratique.  Il en va ainsi, des considérations sur la mode. Si aujourd’hui les grands couturiers italiens font la pluie et le beau temps lors des fashion weeks, on apprend que, au tournant  des années 1500, la mode française fait fureur de l’autre côté des Alpes. Un chroniqueur anonyme relève que « I Ferraresi se ne vanno vestiti, calzati e imberrettati alla francese. » C’est ainsi que  le double hennin suscite des commentaires passionnés et continue de se porter à la cour de Ferrare, comme en témoigne aujourd’hui encore sa représentation sur le mur Nord du Salon des Mois du Palazzo Schifanoia, et ce malgré les critiques des prédicateurs qui y voyaient une marque de soumission à l’étranger! Au-delà de l’anecdotique, l’auteur fait la démonstration que la mode n’est pas indifférente au contexte diplomatique. Et ce faisant, nous basculons dans un univers qui évoque davantage Castiglione que Machiavel ou Guichardin.

Le poids des réalités géopolitiques s’imposera progressivement et, avec la mort de François Ier (1547), la relation spéciale entre Ferrare et la France se distend. Plusieurs facteurs concourent à cette prise de distance : l’échec de la royauté française à imposer son hégémonie sur une Italie dont les divisions feront, dans le tourbillon de la grande géopolitique européenne, une proie désignée pour la domination espagnole et pontificale. Et l’union ratée entre les deux couronnes que symbolise le personnage de Renée de France, évoquée en conclusion de l’ouvrage. Le mariage de la fille de Louis XII avec Hercule II qui devait sceller l’union entre la couronne de France et la maison d’Este se solda par un fiasco. Les temps avaient changé. Avec la paix – provisoire – de Cambrai (1529), l’alliance française perdait son caractère vital pour Ferrare qui se tourna vers Charles Quint. Et sur le plan des personnes, il apparaît que « Renea », dont les sympathies pour la Réforme étaient de notoriété publique,  se comporta plus comme une exilée que comme une princesse ferraraise.

Le lecteur referme le livre impressionné par la densité de la matière que réussit à brasser Giovanni Ricci en deux cents petites pages, par l’acuité de ses analyses et par le nombre de pistes qu’il ouvre à de nouvelles recherches. Il en ressort une image très vivante de la foisonnante réalité de l’Italie au XVe siècle. Quiconque voudra tracer la généalogie de la relation franco-italienne sur la longue durée ne pourra ignorer ce moment fondateur, soit qu’il éclaire des conceptions encore constatables aujourd’hui soit qu’il explique la persistance de bien des stéréotypes toujours renaissants – les Français arrogants et violents, Italiens lâches et peu fiables – et pieusement répétés comme des vérités éternelles par les esprits paresseux. À cet égard, Rinascimento conteso s’inscrit pleinement dans la finalité d’Italiques qui vise à croiser les regards d’acteurs et d’observateurs italiens et français de la vie intellectuelle et culturelle, soucieux de dépasser ce que peuvent avoir de réducteur les idiosyncrasies nationales.

Jean Musitelli

Le jury du Prix Italiques 2025
Benedetta Craveri, Fabio Gambaro, Paolo Grossi, Chiara Mezzalama, Letizia Norci Cagiano, Costanza Stefanori, Antonio Varsori. Président, Jean Musitelli.

Diaporama


Voir la liste des lauréats du Prix Italiques de 1997 à 2025

Voir le règlement du Prix Italiques


Les finalistes

Giancarla CILMI, Une passion italienne. Les Jacquemart-André collectionneurs, Roma, Officina Libraria, 2024, 492 p.
Paolo CONTE, Da esuli a francesi. Gli italiani in Francia durante l’età napoleonica (e oltre), Bologna, Il Mulino, 2024, 416 p.
Michele MARCHI, Presidenzialismo a metà. Modello francese, passione italiana, Bologna, Il Mulino, 2023, 272 p.
Chiara MERCURI, La nascita del femminismo medievale, Torino, Einaudi, 2024, 204 p.
Alvio PATIERNO (dir.), L’Indipendente, un océan d’encre, Cahiers Alexandre Dumas, n° 51, Paris, Garnier, 2025, 361 p.
Luca PIETROMARCHI, La Fontaine, Favole (libri VII-XII), Venezia, Marsilio, 2025,  “I fiori blu”, 592 p.
Giovanni RICCI, Rinascimento conteso. Francia e Italia, un’amicizia ambigua, Bologna, Il Mulino, 2024, 216 p.
Elena RUI, Vedove di Camus, Roma, L’Orma, 2025, 180 p.
Ornella TAJANI, Scrivere la distanza. Forme autobiografiche nell’opera di Annie Ernaux, Venezia, Marsilio, 2025, 112 p.
Piero TRELLINI, L’affaire. Tutti gli uomini del caso Dreyfus, Milano, Bompiani, 2022, 1376 p.
Jacop VENEZIANO, La grande Parigi. 1900-1920. Il periodo d’oro dell’arte moderna, Milano, Feltrinelli, 2023, 272 p.

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