Colloque Italiques 2012

Organisé en partenariat avec la Mairie de Paris sur le thème « Paris-Rome : trajectoires de deux capitales culturelles », le colloque 2012 s’est tenu dans les salons de l’Hôtel de Ville.

2012 Paris Colloque_1Voir le programme

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Il a été ouvert par Pierre Schapira, adjoint au maire de Paris pour les relations internationales, les affaires européennes et la francophonie, qui, au nom du maire, Bertrand Delanoë, a souhaité la bienvenue aux participants et rappelé que Rome était la seule ville au monde avec laquelle Paris était, depuis 1956, jumelée d’un « jumelage exclusif », alors qu’elle n’est liée que par des « pactes d’amitié et de coopération » avec les autres grandes capitales. Il a déploré que les circonstances politiques paralysent, depuis quelques années, la mise en œuvre effective du jumelage et félicité les organisateurs du colloque d’œuvrer à ce que, dans ce contexte compliqué, les liens entre les milieux culturels des deux capitales ne soient pas rompus.

Lecture a ensuite été donnée d’un message de Walter Veltroni, ancien maire de Rome et ancien ministre de la culture qui, retenu à Rome par un important débat à la Chambre des Députés, a dû renoncer à participer au colloque. Il a ainsi tenu, par écrit, à rappeler la féconde coopération qui s’était nouée sur le plan culturel entre les deux capitales et leurs maires respectifs durant sa mandature (2001-2008) et a décliné une série de propositions de nature à donner un nouvel élan à cette relation. Il a chaleureusement félicité Italiques pour son initiative.

Charles Malinas, conseiller diplomatique de la ministre de la culture et de la communication, a lu un message d’ Aurélie Filippetti qui a rendu hommage au « formidable travail » de l’association et s’est déclarée impatiente de connaître les résultats de ses débats.

L’ambassadeur de France en Italie, Alain Le Roy, a également adressé un message dans lequel il salue le programme remarquable du colloque, la qualité des intervenants et s’engage à apporter son soutien à l’édition romaine du colloque en 2013.

Enfin, le président dItaliques, Paolo Carile, a conclu cette séance inaugurale par le discours d’ouverture des travaux. Il a retracé la trajectoire de l’association qui, au cours de ses quinze années d’existence, a inlassablement agi pour faire de la culture le ciment de l’amitié entre la France et l’Italie, sans oublier les ramifications belge et espagnole de l’association. Il a ensuite évoqué l’itinéraire intellectuel de Ricciotto Canudo (1879-1923), figure emblématique de l’avant-garde littéraire et artistique parisienne au début du XXe siècle, passé à la postérité comme l’inventeur du terme « septième art » appliqué au cinéma. Son parcours entre Rome et Paris a aussi une valeur symbolique qui caractérise, en grande partie, la vie artistique de l’époque.

Première journée du colloque

La première session du colloque, consacrée aux transformations du décor urbain entre héritage et création, était présidée par Paola Bassani Pacht.

Michel Carmona a présenté le Paris haussmannien, en insistant sur les mutations et la modernisation du cadre urbain. Le géographe et historien du paysage urbain qu’il est a retracé l’action du préfet Hausmann, après avoir rappelé les jalons de sa biographie, de sa formation et les étapes d’une politique de restructuration bien acceptée lorsqu’elle se déploie intra muros, mais vivement critiquée dès qu’elle franchit la périphérie. Il a également évoqué le voyage d’Haussmann à Rome et l’hybridation possible d’un modèle haussmannien de l’autre côté des Alpes.

Gilles Pécout s’est consacré à la fabrication politique, urbanistique et culturelle de la nouvelle Rome après 1870. Après avoir rappelé le traumatisme national et international représenté par la transformation de la capitale universelle des papes en capitale de l’Etat-nation péninsulaire, il a envisagé quelques aspects de la « fièvre immobilière » et quelques manifestations des travaux de modernisation. L’historien s’est enfin interrogé sur les réalités d’une « politique culturelle » à l’époque libérale : autour des efforts de tutelle patrimoniale, de la volonté de développer une « capitale scientifique » et surtout de la sécularisation de la Ville au coeur de la nouvelle « religione della patria ».

Bernard Latarjet a rappelé ce qu’avaient été, de Georges Pompidou à François Mitterrand, dans la lignée de la tradition régalienne à la française, les grands chantiers présidentiels d’embellissement de Paris dans le dernier quart du siècle passé. Il a consacré une attention particulière à la genèse et à l’exécution des grands travaux mitterrandiens, auxquels il fut associé, mentionnant les résistances qui avaient dû être surmontées pour les mener à leur terme.

Michel Cantal-Dupart a parcouru l’histoire croisée de l’urbanisme romain et parisien de la Renaissance au XIXe siècle, en soulignant que chacune des deux capitales avait, tour à tour, servi de modèle et de source d’inspiration à l’autre.

Fort de son expérience de part et d’autre des Alpes, à l’Académie de France à Rome, comme au Centre Pompidou et à la Bibliothèque Nationale de France à Paris, Bruno Racine a présenté la construction du décor urbain comme résultante de l’action d’une pluralité d’acteurs. Il a insisté sur le rôle déterminant des institutions dans la dynamique urbaine, qu’il s’agisse des autorités centrales ou des grands établissements autonomes, tout particulièrement en ce qui concerne l’articulation complexe entre patrimoine et création.

Enfin, Aldo Romano a évoqué la place des musiciens de jazz entre Paris et Rome

A terme de cette session, Tullio Gregory a présenté le Secrétariat européen pour les publications scientifiques, institution vouée à la circulation des savoirs qui accomplit un important travail de traduction d’œuvres classiques, notamment vers les langues rares.

Remise du prix Italiques 2012

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En marge des travaux du colloque, le XIIIe Prix Italiques a été remis par Bruno Julliard, adjoint au maire de Paris pour la culture, et Paolo Carile à l’historien Pierre Milza pour son ouvrage Garibaldi paru chez Fayard. Lisant la motivation du jury international, Paolo Carile a indiqué que ses membres avaient tenu à couronner à l’unanimité « l’oeuvre d’un militant de l’histoire de l’Italie écrite dans une langue toujours accessible et vivante ». L’Association Italiques a marqué son admiration au lauréat en lui offrant la reproduction anastatique du livre (édité, en tirage limité, par la Fondazione Carisbo) d’une autre militante, Jessie White Mario, contemporaine de Garibaldi, qui voulut immédiatement écrire la vie de son héros.

Dans son discours de remerciements, Pierre Milza, né d’un père italien venu d’Emilie et d’une mère issue du peuple parisien, a évoqué un souvenir d’enfance, réveillé par la circonstance que le Prix lui était remis à l’Hôtel de Ville. Il a raconté comment, habitant alors dans la rue du Temple voisine, il avait, âgé de douze ans, assisté aux combats de la Libération de Paris en 1944 et vu pour la première fois, matériellement et de très près, ce qu’étaient la mort et la guerre. Il a ajouté que c’est aussi aux abords de l’Hôtel de Ville et à la même et dramatique époque que lui était apparue la force du combat pour la liberté : un mot et une valeur qu’il a voulus au coeur de la biographie de Garibaldi.

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Deuxième journée du colloque

Au cours de la première session de la deuxième journée, présidée par Valeria Pompejano, les intervenants se sont interrogé sur la fabrication de l’image des capitales à travers les mythes et les images qu’élaborent et colportent les œuvres littéraires, théâtrales, cinématographiques.

Jacques Nichet a établi un parallèle entre les deux rénovateurs du théâtre italien de la deuxième moitié du XXe siècle, l’un et l’autre actifs à Paris, Giorgio Strehler et Dario Fo. Engagé, le premier, à refonder le théâtre sur la rigueur de la mise en scène et le respect du texte, désireux le second de l’arracher à la sacralité de la littérature pour se ressourcer dans la tradition du conte et de l’improvisation. Egalement épris de liberté et engagés dans les débats de la cité, ils incarnaient respectivement l’inspiration apollinienne et la force dionysiaque.

Corrado Augias a analysé les raisons qui avaient attiré une constellation d’artistes italiens à Paris au début du XXe siècle (marché florissant, dynamisme de la scène artistique, liberté de création) avant d’évoquer le destin tragique du plus célèbre d’entre eux, Amedeo Modigliani. Il fait de Modi « un homme du XIXe siècle », littéralement perdu et ébranlé dans la Ville lumière d’alors, malgré le soutien de Jeanne Hébuterne, jeune peintre française qui ne survivra pas à la mort de son compagnon.

Jean A. Gili a fait revivre l’ « âge d’or » du cinéma italien et la période glorieuse de Cinecittà, qui courent des années 50 aux années 70. Cet apogée fut aussi celui des coproductions franco-italiennes, favorisées par des conditions économiques propices, un dispositif institutionnel fondé sur des accords bilatéraux et par une intense circulation des grands acteurs d’un pays à l’autre, au service d’un cinéma populaire et de qualité. Il a fait observer néanmoins la dissymétrie de carrières où les acteurs français sont plus nombreux à être connus en Italie que les acteurs italiens dans un cinéma français qui les cantonne encore à des rôles de transalpins.

Yves Hersant a retracé l’image de Rome chez les auteurs français du XIXe siècle à travers trois « couples antithétiques » d’écrivains. Il a ainsi opposé la Rome érotisée de Stendhal, objet de désir amoureux, à la Rome esthétisée des Goncourt ; le regard moral et mélancolique de Paul Bourget à celui, concret et descriptif, que Zola jette sur la Rome unitaire ; l’approche froidement méthodique et intellectuelle de Taine à celle, toute de sensibilité et d’exaltation, de Barrès

Dans la deuxième partie de la matinée du 31 octobre, la parole a été donnée aux correspondants de la presse écrite à Paris et à Rome. L’objet de cette table ronde, conduite par Ezio Mauro, directeur de La Repubblica, était de réfléchir à l’image que les journalistes projettent auprès de leurs lecteurs du pays où ils résident et de sa capitale en particulier. La table-ronde réunissait trois journalistes italiens en poste à Paris (Anaïs Ginori de La Repubblica, Alberto Mattioli de La Stampa et Massimo Nava duCorriere della Sera) et deux français en poste à Rome, Richard Heuzé pour Le Figaro et Philippe Ridet pour Le Monde. Au cours d’un débat animé, les participants se sont accordés, tout en reconnaissant les spécificités de chacune des presses nationales dans la mise en scène de l’actualité, pour estimer que le correspondant joue un rôle irremplaçable dans la délivrance d’une information de qualité, débarrassée des stéréotypes et à même de traduire un pays pour un autre dans toute sa complexité.

Troisième journée du colloque

La troisième et dernière session du colloque, présidée par Michèle Gendreau-Massaloux, a conduit les intervenants à examiner comment les échanges conduisaient à des croisements fertiles, voire à des formes de « créolisation ».

Patrick Talbot a éclairé par des exemples concrets la question redoutable de l’insertion de l’art contemporain dans le tissu patrimonial à Paris et à Rome. A partir d’une relecture stimulante des textes de Riegl (Le culte moderne des monuments, 1903) et d’une mise en perspective comparée des réflexions et des politiques patrimoniales, il a rappelé que, longtemps repoussé à la périphérie des centres anciens (l’EUR à Rome, La Défense à Paris), le contemporain n’a retrouvé que récemment, en particulier à Rome (Complesso museale dell’Ara Pacis), et non sans résistances, droit de cité au cœur des villes.

Patrick Talbot et Michèle Gendreau-Massaloux
Patrick Talbot et Michèle Gendreau-Massaloux

Rossana Rummo, invitée à parler de son action à la direction de l’Institut culturel italien pour en faire une vitrine de la création italienne contemporaine, n’a pas caché la difficulté de faire connaître à Paris, où l’offre culturelle est tellement riche, les jeunes talents de son pays. Elle s’y est attachée en construisant méthodiquement une politique de collaboration et de partenariat avec les institutions culturelles publiques (Cinémathèque, Théâtre de la Ville, ENS, Collège de France) et avec les acteurs privés (maisons d’édition).

Carlo Ossola a centré sa réflexion, étayée par les écrits d’auteurs français (Renan, Zola, Caillois) mais aussi américains (Hawthorne, James), sur la notion de modernité appliquée aux deux capitales. Si Paris apparaît comme un concentré de ville moderne, Rome reste un mythe prophétique en-deçà même du moderne. Il a en outre relevé que des auteurs du XXe siècle ont déplacé le rapport Paris-Rome du terrain traditionnel de l’opposition entre contraires vers celui de la conciliation (Calvino) ou de l’aller-retour (Butor). Il appelle à l’élaboration d’un projet artistique qui dépasse les antithèses rhétoriques et projette les deux capitales dans un avenir commun.

La table ronde finale sur les politiques culturelles a dû être annulée en raison de l’absence de Giovanna Melandri et de Walter Veltroni, retenus à Rome par des obligations politiques imprévues, et de celle d’Ettore Scola, immobilisé par un accident.

C’est à Paolo Fabbri qu’il est revenu de conclure les travaux du colloque, par une série de notations savantes et subtiles. Revenant sur la notion de « gémellité » entre les deux capitales, il a observé qu’elles présentent des « différences qui se ressemblent ». Si Rome avait su faire face à son destin de capitale unitaire en opérant une rotation sur elle-même afin de tourner le dos à la ville du Vatican, Paris, « ville artificatrice », s’était dotée du pouvoir alchimique de conférer à des pratiques disqualifiées l’aura de l’art.

Au cours de ces trois demi-journées, une centaine de personnes, françaises et italiennes, ont assisté aux travaux du colloque. Les Actes feront l’objet d’une publication dans le courant de l’année 2013.

(Jean Musitelli-Gilles Pécout)