Jean-Louis Poirier, Prix Italiques 2017

Remise du Prix à JEAN-LOUIS POIRIER, par Yves Hersant,
pour Ne plus ultra, Dante et le dernier voyage d’Ulysse,
Paris, Belles Lettres, 2016

Paris, Grand Salon de la Sorbonne, 8 décembre 2017

 

Jean-Louis Poirier, aujourd’hui Inspecteur général de philosophie, a enseigné la philosophie en khâgne, au lycée Carnot de Dijon et au lycée Henri IV. Spécialiste de philosophie antique, il a collaboré à l’édition et à la traduction des Présocratiques et des Épicuriens pour la Bibliothèque de la Pléiade. Fervent italophile, il a consacré un ouvrage à l’enseignement de la philosophie en Italie : Enseigner la philosophie : L’exemple italien, Paris, Éditions de la revue Conférence, 2011.

Remerciement par Jean-Louis Poirier

Monsieur le Président,
Mesdames et Messieurs,
Chers amis,

C’est avec une vraie émotion que ce soir, je m’approche pour vous dire quelques mots en remerciement du prix que vous venez de m’attribuer.

De la part d’une association comme Italiques, dont l’activité concrétise non pas des intérêts corporatistes mais la convergence d’esprits attentifs, réunis avec une même exigence intellectuelle d’ouverture et de transmission, en vue de promouvoir et de faire connaître la culture italienne ; venant, donc, d’une association qui porte le meilleur de cette culture, cette récompense est particulièrement précieuse.

Elle est précieuse, d’abord, parce qu’elle n’est ni académique — ce n’est pas le diplôme attribué pour la réussite d’un examen, ni l’honneur accordé au premier de la classe —, ni médiatique ou commerciale : ni projecteurs, ni caméras, ni hit-parade, juste les lambris dorés, les fresques prodigieuses de ce grand salon, témoin grave de tant d’événements. J’apprécie cette discrétion qui signale quelque chose de bon aloi, cette modestie qui, ayant renoncé à l’étalage, annonce un choix libre, un regard qui va loin.

Merci à votre lucidité pour avoir repéré un livre dont je ne suis pas sûr qu’il soit exactement comme les autres et dont le seul mérite, à mon avis, est d’être inclassable et probablement fou et merci pour avoir voulu de lui :

Caccianli ciel per non esser men belli,
né lo profondo inferno li riceve [I, iii, 41]

Comment est né ce livre ? Je raconte cette histoire parce qu’il vient de loin, et parce que, maintenant qu’il est promis à une navigation qui me dépasse, elle appartient à tous.

Je me souviens de ce jour des années 60, probablement en 1961, où je me suis procuré le Scartazzini-Vandelli, cette vieille édition — maintenant dépassée — de la Divine Comédie, chez Tombolini, cet étonnant libraire de Rome, encore bien là, indescriptible, obscurément dévoué au geste de transmettre, résumant dans sa boutique encombrée, l’ancestrale culture de l’Italie, via Nazionale.

J’étais moins que jeune, mais ambitieux et je rêvais jour et nuit d’un « Article sur Dante », promis à on ne sait quelle revue imaginaire. Mais camarades de classe ne cessaient de me taquiner à ce propos, et même longtemps après, devenus amis de longue date, ils ne me lâchaient pas.

Mais peu à peu, l’air de rien, l’article intitulé : Silence et signification, devenu réel sous la forme des pages blanches d’un élégant petit cahier, créait un vide, appelant désespérément quelques mots. Je savais au moins que si un jour il y avait quelque chose, ou quelqu’un, cela tournerait autour d’Ulysse. Je ne cessais de m’embarquer, régulièrement, avec le chant XXVI de l’Enfer, sur cette mer étrange, pour une traversée mettant en question les limites mêmes du monde ou nous vivons.

Jusqu’au jour où, en lisant Blumenberg, et en méditant sur la non-fiabilité du monde, la rencontre avec l’Ulysse de Dante m’imposa son évidence. Il n’y avait plus qu’à travailler, qu’à vérifier qu’il s’était bien passé quelque chose. Et avec la conviction qu’il y avait là de quoi philosopher :

O voi ch’avete li’ntelletti sani,
mirate la dottrina che s’asconde
sotto ‘l velame de li versi strani.
[I, ix, 61]

C’était en fait, comme pour Ulysse, un folle volo, et doublement :

– de Dante à la philosophie, d’abord. Ce fut la découverte, subversive chez les philosphes, d’une autre définition de la philosophie que celle qu’on nous enseigne dans les écoles : la philosophie, qui n’est pas seulement pensée rationnelle par concepts, peut s’ouvrir à l’océan. Elle entretient secrètement un rapport à l’infini d’où elle tire sa puissance d’inquiéter et qui alimente sa puissance même de questionner.

– de la philosophie à Dante aussi. C’était inattendu, et c’est, je crois, ce que ce livre a découvert : est apparue ici une pensée qui dirige non seulement vers la poésie, i versi strani, mais vers toute l’Italie, une pensée mobilisée par la Divine comédie. Est apparue alors, soutenant ce poème, la puissance propre de Dante dans son intégralité. Puissance qu’il fallait dégager, aussitôt après, avec le retravail qui en est sorti, au cœur de cet étonnant monde de culture, si ancien, si vivant aujourd’hui. En s’enfonçant dans ces profondeurs, ce livre est devenu, d’une façon inattendue mais évidente, un livre sur la poésie italienne. Peut-être est-ce cela que nous voulions révéler : Leopardi, Pascoli, et quelques autres (Arturo Graf ?) ne font que réciter à nouveau le Dernier voyage d’Ulysse, et, en intériorisant la transgression, nous redire autrement la vérité de Dante, et du même coup peut-être celle de la culture italienne, faite de transgression et d’interrogation.

Cinquante ans après, l’article inexistant est donc devenu cet océan qu’on hésite à traverser, mais que vous avez décidé d’honorer.

Merci.

Jean-Louis Poirier